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Vu par Zibeline

Les grands espaces enserrés entre les pages de L’homme de l’hiver

Le livre venu du froid

Les grands espaces enserrés entre les pages de L’homme de l’hiver - Zibeline

Avec L’homme de l’hiver, Peter Geye offre un roman où l’aventure emprunte autant les chemins périlleux des grands espaces que ceux des circonvolutions des âmes. À 90 ans, sénile, Harry fugue. On ne le retrouvera pas, dans ces confins rudes et glacés du Minnesota. Son fils Gus, et celle qui fut l’amour de toute sa vie, Berit, racontent cet homme insaisissable et pourtant omniprésent dans leur existence. Les temps se mêlent, se croisent, se chevauchent dans cette narration à deux voix principales, et apportent au récit une tension exacerbée. Les mystères des origines, des raisons, des parcours, ruptures, déchirements, abandons, mensonges, secrets, tissent une ample saga qui lie étroitement la communauté de la petite ville de Gunflint et la famille des Eide. Des personnages forts peuplent le récit, Charlie Aas, sans scrupules, avide de pouvoir quel qu’en soit le prix, l’énigmatique Rebekah qui gardera ses secrets jusqu’à la mort, Berit, bouleversante dans la fidélité inconditionnelle de son amour… L’acmé du roman est sans doute l’épisode situé en 1963 où père et fils, Harry et Gus, partent en canoë, pour aller passer l’hiver à la frontière, renouant avec le trajet des anciens pionniers. Il s’agit alors, non pas d’« habiter » mais de « survivre » dans les « étendues sauvages » où le jeune Harry (il a 17 ans) voit « le reflet de la sauvagerie de l’âme. La sienne et celle du monde. Indomptable, ingouvernable, impitoyable ». Les hommes qui le traquent y sont plus dangereux que les ours… Dans ce monde de taiseux, la parole prend un relief terrifiant, devient acte, donne à percevoir les fêlures, la profondeur des silences, l’importance d’un geste, d’un regard… Complexité à l’image du réseau des lacs et des forêts dans lesquelles il est si aisé de se perdre, sans compter le gouffre sans fond qui hante les imaginaires… En un style fluide où le moindre geste prend une signification forte, Peter Geye signe un texte flamboyant et glacé, d’une saisissante acuité.

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2018

L’homme de l’hiver Peter Geye
Éditions Actes Sud, 22.50 €