Nous tous sommes innocents de Cathy Jurado-Lécina, aux Editions Les Forges de Vulcain

Le criLu par Zibeline

Nous tous sommes innocents de Cathy Jurado-Lécina, aux Editions Les Forges de Vulcain - Zibeline

Tout dans ce premier roman aurait pu irriter ou accabler : le roman paysan, la France dite profonde des années soixante, la tragédie et ses avatars, la folie et l’excès de malheurs et même la belle écriture traversée d’imprégnations sans doute inconscientes entre Giono et Charles Juliet …Tout émeut et bouleverse au contraire tant est grande la maîtrise de l’ensemble qui, pour être constitué de matériaux identifiables, n’en dégage pas moins une sincérité, une empathie avec les personnages et un sens de la narration d’une grande fluidité. Cathy Jurado-Lécina a construit son roman à partir de sa rencontre avec «le plancher de Jeannot», grande pièce d’art brut des années 70 exposée devant l’Hôpital psychiatrique Sainte Anne à Paris : parquet poinçonné de la main d’un paysan, délirant témoignage (proche des grands moments d’Antonin Artaud) d’une époque et d’un milieu propices au tragique domestique. Œuvre terrifiante et fascinante comme peut l’être la famille de Jean Jehan qu’imagine l’auteure : une fêlure originelle liée à la mère –on songe évidemment à La Fortune des Rougon mais Cathy Jurado-Lécina, loin de Zola, a la grâce de contenir son propos et son phrasé sait placer les silences- un père, Martin-la-Corneille, féroce dans la vie comme dans la mort, une sœur fragile source de catastrophes, une autre qui a la force de «quitter le navire» et qui est peut-être le véritable cœur du roman «la plus coupable en réalité… enfin, s’il doit y avoir une coupable» et puis Jean, posé, lucide, intelligent et plein de rêves accessibles à quiconque serait né ailleurs et dans d’autres temps. Le récit captive même s’il ne fonctionne pas à la surprise puisque la folie de Jean est inscrite dans les fondements et dans l’histoire entre seconde guerre mondiale et guerre d’Algérie ; l’élan ne faiblit pas, porté par un narrateur collectif (un voisin, un villageois ?) témoin-écho de l’avancée méthodique des malheurs. Un choix pertinent qui honore en tout cas Les Editions des Forges de Vulcain qui osent encore affirmer qu’elles «souhaitent changer la face du monde» !
MARIE JO DHO
Février 2015

Nous tous sommes innocents
Cathy Jurado-Lécina
Editions Les Forges de Vulcain, 16 €