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Immense fresque romanesque et sociale, Le monde des hommes de Pramoedya Ananta Toer

La saga de Java

Immense fresque romanesque et sociale, Le monde des hommes de  Pramoedya Ananta Toer  - Zibeline

Qui, en France, connaît Pramoedya Ananta Toer ? Pas grand-monde sans doute. Celui qu’on surnomme « Pram »  (1925-2006) est pourtant l’un des plus grands écrivains indonésiens contemporains. Journaliste, essayiste, nouvelliste, romancier prolifique, il a écrit plus de cinquante ouvrages. Humaniste et indépendantiste convaincu, il a séjourné plusieurs fois en prison ; dont quatorze ans (de 1965 à 1979) au bagne de Buru pendant  la dictature de Soeharto. C’est là qu’il a conçu la tétralogie de Buru, immense fresque romanesque et sociale située dans une  Indonésie qu’on appelait encore « Indes néerlandaises ».

Premier volume du Buru Quartet, Le monde des hommes vient d’être réédité par l’excellente maison  Zulma qui s’y entend à faire connaître des œuvres importantes, et souvent ignorées, de la littérature mondiale. Embarquement donc pour un univers colonial, cloisonné, rigidifié par une culture traditionnelle dont Pram disait volontiers  qu’elle constituait le fondement du fascisme et de la dictature. Dans ce monde pétri de ségrégation (sociale, raciale) et de préjugés, le narrateur Minke se démarque. Il fait partie des très rares indigènes à suivre les cours de l’école la plus prestigieuse de Surabaya…et à y réussir brillamment ; sous un nom d’emprunt, il écrit des articles. Au fil du roman, sa conscience s’aiguise, ses prises de position se font plus virulentes. C’est qu’au tournant du XXème siècle  les voix commencent à s’élever contre la colonisation, même parmi les hauts fonctionnaires et les enseignants néerlandais. Et puis, Minke a rencontré Annlies. Celle-ci est la fille d’un riche colon et de sa concubine Ontosoroh, surnommée Nyai. D’une grande beauté, mais très fragile psychologiquement, Annlies est métisse. Quant à Nyai, en dépit de sa culture et de ses talents extraordinaires de chef d’entreprise, elle est indigène et susceptible de perdre à chaque instant  tout ce que des années de travail acharné lui ont permis de construire… Au contact de ces deux femmes- en particulier de la mère, figure exceptionnelle- Minke mûrit. C’est donc un roman  d’amour, une histoire de famille, qui tient en haleine par ses multiples rebondissements. C’est aussi une réflexion sur le statut des femmes, la discrimination. Et un vibrant plaidoyer pour l’émancipation de tous.

Minke et Nyai retrouveront-ils Annlies ? Parviendront-ils à déjouer les machinations de tous ceux qui leur en veulent d’être brillants et autonomes ? Le premier tome se termine sur un « cliffhanger » digne des meilleurs romans feuilletons du XIXème siècle. Et on a hâte de lire la suite de cette passionnante saga indonésienne…. Qui sera en librairie ce mois-ci, sous le titre Enfants de toutes les nations.

FRED ROBERT
Mars 2017

Pramoedya Ananta Toer   Le monde des hommes  (Buru Quartet 1)
Traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos d’après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch
Éditions Zulma  24,50 euros