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Avec Corniche Kennedy, Dominique Cabrera réalise un film solaire, presque camusien, la tendresse en plus

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Avec Corniche Kennedy, Dominique Cabrera réalise un film solaire, presque camusien, la tendresse en plus - Zibeline

Corniche Kennedy, présenté en première mondiale pour l’ouverture de la 27e édition du FIDMarseille, marque le retour de Dominique Cabrera à la fiction, après le documentaire autobiographique Grandir (2013)

Une envie de tourner à Marseille, un coup de cœur pour le roman éponyme de Maylis de Kerangal, le désir de filmer le risque, la liberté, la beauté de la jeunesse… Et puis la rencontre avec de jeunes Marseillais qui plongent régulièrement sur la Corniche, le travail avec eux dans le cadre d’une résidence d’écriture à Montevideo, un tournage qu’a suivi de près la productrice, Gaëlle Bayssière, le jeu de jeunes comédiens formés par Dominique aux côtés d’ autres confirmés comme Aïssa Maïga, Lola Creton ou Moussa Maaskri, la composition musicale de Béatrice Thiriet… Et le film est là sur l’écran en plein air du Théâtre Silvain, entre terre et ciel, à quelques encablures de la Corniche où il a été tourné.

« Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre 13 et 17 ans et c’est un seul et même âge, celui de la conquête… » (Maylis de Kérangal)

Une bande des arrondissements Nord de la Ville s’est approprié ce bout de territoire dans les quartiers riches de Marseille, loin des combines et de la misère des cités. Des filles, des garçons, insouciants comme on peut l’être à 18 ans qui rient au bord des précipices, défient gravité et vertige, physique et métaphysique, en plongeant du haut des parapets.

Ce sont eux que filme la réalisatrice. Ce sont leurs corps qui se cherchent, s’élancent dans le vide, dansent sous l’eau. Ce sont leurs mains qui touchent, palpent un poulpe, se nouent ou se dénouent dans un ballet aquatique au ralenti. Sur leurs visages en gros plans se lisent la fureur de vivre, la tristesse quand ils évoquent certains souvenirs, la peur ou le vertige et la joie de les avoir vaincus. Et qu’importent les interdits, les rappels à l’ordre, les conseils de prudence ! Ils se sentent immortels !

Parmi eux, Marco, le brun, mince et sec, chauffeur pour un caïd, et Mehdi, le blond tout en rondeur enfantine encore, soutien d’une mère abandonnée et d’un frère incarcéré. Puis, élément exogène, Suzanne, la jeune bourgeoise autochtone qui s’agrège au groupe après un rite initiatique, délaissant son baccalauréat et son cercle (des Nageurs), bastion de la bourgeoisie phocéenne pour ce cercle des… Plongeurs. La caméra d’Isabelle Razavet ne les lâche jamais, saisit le « Just Do it », l’envol de ces anges loin de la « fabrique des monstres » sur un bleu presque abstrait, fond unique sur lequel ils se découpent. Le temps se distend. Ce temps qui suspend si bien le sien, de vol !

Le bleu et le noir

On restera près de la mer. On n’entrera pas dans le quartier des Aygalades même pour raccompagner un mineur au sortir du commissariat. De la Corniche Kennedy aux Goudes, le littoral, plus qu’un cadre, plus qu’une scène, devient matière et matrice, un peu comme chez René Allio. Les points de vue s’y multiplient : plongées et contre-plongées pour ces plongeons audacieux. Géographie urbaine, romanesque et si cinégénique !

Extérieur jour, extérieur nuit, la réalisatrice nous entraîne dans le sillage du scooter chevauché par Mehdi (Alain Demaria), Marco (Kamel Kadri) et la jeune Suzanne (Lola Creton) dont le cœur bat pour les deux. Le rap pulse des mots écrits par Kamel Kadri qui rêve du grand large et de sirène à suivre. Le film d’apprentissage tourne à un Jules et Jim version teenager, le noir du polar et du drame affleurant sous tant de bleu.

Car cette Corniche, ils ne sont pas les seuls à la sillonner ! Les adultes sont là aussi, en particulier la police qui surveille et veut arrêter des trafiquants de drogue avec qui Marco est lié. La commissaire (Aïssa Maïga), une fliquesse black, plus compréhensive et plus douce que son auxiliaire nerveux (Moussa Maaskri) issu des mêmes quartiers que ceux qu’il arrête, a remplacé le flic désabusé, Sylvestre Opera, du roman de Maylis. Avec Corniche Kennedy, Dominique Cabrera réalise un film solaire, presque camusien, la tendresse en plus.

ÉLISE PADOVANI et ANNIE GAVA
Juillet 2016

La programmation du FIDMarseille se poursuit jusqu’au 18 juillet


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