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Un pont entre penseurs et jeunesse : les étudiants de Sciences Po Aix au MuCEM

Jeunesse en pointe

Un pont entre penseurs et jeunesse : les étudiants de Sciences Po Aix au MuCEM - Zibeline

Roxana Nadim, professeur de culture générale à Sciences Po Aix et Agnès Freschel, directrice de Zibeline, ont préparé les étudiants à l’animation d’un cycle de cinq conférences organisées dans le cadre de l’exposition présentée au MuCEM : Après Babel, traduire. Les plus éminents spécialistes face aux questions des futurs diplômés : un pont entre penseurs et jeunesse, qui renouvelle le dialogue.

Suite à ces rencontres, les étudiants de Roxana Nadim se sont pliés à l’exercice journalistique de rédiger des articles consacrés aux conférences.

Le cinéma n’est plus de l’hébreu avec Nurith Aviv

Le 25 janvier s’est tenue la première des rencontres organisées par le MuCEM autour de l’exposition Après Babel, traduire. A cette occasion quatre étudiantes de Sciences Po Aix ont discuté de cinéma et de judaïsme avec Nurith Aviv, cinéaste franco-israélienne connue pour ses travaux autour des langues sacrées et des langues parlées.

La rencontre, menée par les étudiantes, a débuté avec le visionnage des premières minutes du film D’une langue à l’autre, pendant lesquelles la cinéaste part à la rencontre du poète Mier Weiseltier qui explique son rapport au russe, une langue qu’il a dû « assassiner pour s’approprier l’hébreu ». Les premières questions abordent le cinéma de Nurith Aviv, sa sobriété technique « pour ne pas manipuler la parole », la répétition de certains plans qui « montrent un parallèle entre l’intérieur et l’extérieur ». Tout au long de l’entretien, la cinéaste insiste sur sa dualité, à la fois française et israélienne, à cheval entre différentes langues : l’allemand, l’hébreu, le français… Lorsque vient la question du sacré avec le lien entre la langue hébraïque et la religion juive, la cinéaste soutient que l’hébreu n’est jamais une langue morte pour elle, mais qu’elle la vit à travers l’invention de nouveaux mots. Des lycéens posent également des questions à l’invitée, puis un dessin animée réalisé par les étudiants est projeté : il met en image le mythe de Babel. Les questions deviennent politiques lorsque l’on touche au sentiment national d’Israël qui se développe autour de l’hébreu. La cinéaste déplore alors que la langue soit devenue plus politique que poétique, un mouvement qu’elle espère voir s’inverser un jour.

Pauline Laffaille, Vanessa Aubry, Sara Madrigal, Noémie Peycelon
Avril 2017

Traduire la parole de Dieu : autour du christianisme

Le 26 janvier, l’écrivain Frédéric Boyer, qui a notamment dirigé la publication de la fameuse Bible Bayard, nouvelle traduction du texte religieux parue en 2001, était en conversation avec quatre étudiantes de Sciences Po Aix.

Cet entretien a permis au public de comprendre que la traduction était au cœur même du christianisme. Contrairement aux deux autres religions monothéistes, le christianisme n’a pas de langue. Il va s’inventer à partir de la traduction puisque le texte du Nouveau Testament, d’abord écrit en grec, va ensuite être repris en latin, traduction qui va alors donner à la Bible un statut littéraire dans les langues vernaculaires et intéresser divers écrivains.

Frédéric Boyer, comme il le raconte à son auditoire, s’est lui aussi s’intéressé à la traduction de la Bible, mais en s’éloignant d’une certaine tradition d’interprétation installée dans les esprits depuis des siècles. Pour cela, il s’est entouré de spécialistes des textes religieux d’horizons très divers, croyants ou non. Une façon de revenir sur des incontournables du texte biblique comme la résurrection, qui, si l’on se base sur le mot grec originel, évoquerait plutôt le fait de « se relever » ou de « s’éveiller », et non pas de passer de la mort à la vie. Plus qu’un texte religieux, la Bible est un texte politique. Par ses représentations et interprétations polyphoniques, le texte va créer des désaccords et des tensions. Frédéric Boyer a d’ailleurs déclaré à ce sujet : « Ce qui est beau dans la traduction, c’est de ne pas savoir traduire un mot ou une expression. C’est là qu’elle devient passionnante, importante, et difficile ».

Cette traduction de la Bible, Frédéric Boyer ne l’a pas faite par simple dévotion. Bien qu’il se sente proche culturellement du Livre, c’est avant tout l’amour de la littérature et les choix auxquels la traduction mène qui l’ont passionné. Il le dit lui-même : « Quand on traduit, on fait des choix face à sa culture, à la perception de sa propre langue (…) Quelque chose se passe en français ».

En définitive, comme le dit Frédéric Boyer : « Il y a autant de Bibles que de traductions ».

Malvina Roche, Solène Michel, Laureen Bolton, Marine Delabie
Avril 2017

« Traduire la parole de Dieu : autour de l’Islam », avec Souleymane Bachir Diagne

Après les religions juive et chrétienne, c’est l’Islam et sa traduction qui étaient au cœur des propos de la conférence du 27 Janvier. Thibaut, Victor, Soukaina et Vanille, tous étudiants à l’IEP d’Aix-en-Provence, étaient en discussion avec Souleymane Bachir Diagne.

Désigné comme l’un des « cinquante penseurs de notre temps » par le Nouvel Observateur, Souleymane Bachir Diagne est professeur de philosophie à l’Université de Columbia. Outre sa profession d’enseignant, Diagne a été conseiller pour l’éducation et la culture du président sénégalais Abdou Diouf.

A partir de son histoire africaine, et de l’exemple de la traduction du Coran en wolof, le philosophe sénégalais a tenté de répondre au mieux aux interrogations des étudiants.

On pourrait résumer les enjeux de ce débat au sein de la question suivante : « Peut-on traduire la « parole de dieu », délivrée au prophète Mohammed, qui constitue le livre sacré, le Coran ? » Afin d’envisager les perspectives intéressantes que soulève la traduction de la parole de Dieu en Islam, les quatre étudiants, aux commandes de ce débat, se sont appuyés sur deux œuvres majeures du professeur-philosophe, à savoir 100 mots pour dire l’Islam (2002) et Comment philosopher en Islam ? (2008).

Ils ont souhaité évoquer avec lui le phénomène de la traduction verticale de l’Islam, du haut vers le bas, c’est-à-dire la traduction de la parole de Dieu vers les hommes.

Souleymane Bachir Diagne a également explicité les traductions de la parole divine lorsqu’elles traversent les cultures et les civilisations, et en ce sens précisé les traductions horizontales de cette religion. Selon lui, la langue hébraïque est comme l’eau d’une rivière, transparente et fluide, qui traverse les paysages en prenant la couleur de chaque roche et de chaque champ ; l’hébreu, sans changer véritablement de forme, traverse également les cultures et s’adapte aux civilisations.

Le troisième et dernier volet de cet échange avait pour objet de mettre en relief l’Islam et la dimension politique. Il s’agissait ici de mettre en avant l’aspect non plus théorique mais réellement pratique du fait religieux. Ensemble, les étudiants et le philosophe ont discuté autour de l’interprétation de cette religion et de son instrumentalisation par le politique. Il a notamment été question de l’actualité : comment interpréter sans instrumentaliser cette religion ? Et, partant l’instrumentalisation inévitable, ne constitue t-elle pas une forme de trahison envers la langue et le Livre sacré ?

Ces échanges se sont révélés riches de sens dans l’actualité mouvementée des dernières années, et à travers les débats qui ont trait à la place de l’Islam dans nos sociétés. C’est avec beaucoup d’humilité et d’intelligibilité que Souleymane Bachir Diagne a parlé de l’Islam, du Coran, de la tradition islamique : une philosophie lumineuse et bienvenue qui a certainement aidé le public venu en nombre à mieux comprendre cette religion parfois mise à mal.

Laurane Doat, Joris Marraccino, Soukaina Sentissi, Nejma Zegaoula
Avril 2017

Savoir faire avec les différences : penser entre les langues

Le 2 février, l’amphithéâtre Germaine Tillon du MuCEM accueillait Heinz Wismann (philosophe et philologue) et Martin Rueff (philosophe, poète et traducteur), en discussion avec quatre étudiantes de Sciences Po Aix. Sur le thème du « savoir-faire avec les différences : penser entre les langues », la discussion s’échelonna durant plus d’une heure trente autour des thèmes de la traduction et de la richesse des langages.

À l’image de cette parole d’Heinz Wismann, « le traducteur est un voyageur entre les langues », les enjeux autour de la pratique de langues étrangères s’avèrent essentiels pour pouvoir obtenir une distanciation avec sa langue maternelle. Cela permet également un enrichissement de cette dernière, nécessaire pour la poésie selon Wismann et Rueff. Parler un autre langage permettrait, selon ces penseurs, d’acquérir une autre perception du monde, un découpage du réel différencié. Apprendre une autre langue « est une joie qui devrait être obligatoire » pour Martin Rueff.

Si cette soirée devait être symbolisée par un mot, le terme choisi serait inévitablement « l’enrichissement ». Une richesse qui doit être partagée, car la langue, pour Heinz Wismann, ne saurait être la propriété d’un seul, bien qu’elle permette à chacun de se façonner individuellement. Inspirée par Jacques Derrida, cette idée dévoile une forme de liberté liée à la langue. Plus encore, il est hors de question de penser une hiérarchie qui favoriserait un langage par rapport à un autre.

La pensée des deux invités s’oriente vers la richesse potentielle d’une langue, car plus celle-ci est importante, plus le locuteur possédera le moyen de nuancer sa pensée. La domination d’une langue sur une autre resterait ainsi symbolique mais réelle, engendrant notamment des rapports de forces. Mais Wismann rappelle combien l’historicité d’une langue est précieuse. Il ne sera donc pas étonnant de constater l’opposition des deux invités au projet de réforme de l’orthographe publié en 2016. Comme le défend un journal littéraire niçois, œuvrons pour la sauvegarde des nénuphars et des oignons, et en cela pour nos langues.

Thibaut Keutchayan – Soukaïna Sentissi – Vanille Laborde – Victor Rongier
Avril 2017

Quand la philosophie traduit l’islam

Un sourire communicatif et des réponses pleines d’intelligence et d’humour : c’est ce que les auditeurs de l’amphithéâtre Germaine Tillon, au MuCEM, retiendront de la conférence « Traduire la parole de Dieu : autour de l’Islam », avec Souleymane Bachir Diagne, professeur de langue française à Colombia et spécialiste de la philosophie de l’Islam. Avec calme et pédagogie, il a répondu aux questions des étudiants de Sciences-Po Aix, en évoquant tour à tour la différence entre une traduction verticale et horizontale, le rapport de l’Islam à la philosophie, les intraduisibles, la violence dans le Coran… Autant de thèmes qui méritent l’attention, dans un monde où, selon les propres mots de Diagne « L’Islam, quand on en parle, on a l’impression qu’il est né le 11 septembre ».

À propos de la traduction verticale – celle qui vient directement du divin pour aller vers les humains-, Diagne rappelle que l’un des noms du Coran est « tanzil », qui signifie « descente » en arabe. C’est le miracle coranique : l’Islam serait construit sur le fait que le Coran est « la parole divine lisible aux humains ». Ce phénomène se distingue de la traduction horizontale, qui se fait d’une langue à l’autre : elle est problématique dans le cas du Coran, qui ne se traduit pas. Cependant, si on renonce à penser l’Islam comme une langue sacrée, élue, mais comme un instrument de la divinité qui, dans sa banalité, a réussi à recevoir l’infini de la langue divine, nous dit-il, alors la traduction horizontale devient possible. Diagne réaffirme ainsi que « Dieu a créé une parole pour les humains dans le langage accessible à leur raison ». Il précise d’ailleurs, en réponse aux questions des lycéens du Lycée Yavné de Marseille, partenaire du projet, qu’il faut lire le Coran comme s’il s’adressait à eux directement. Si l’on s’en tient à ce raisonnement, impossible de « se mettre dans les souliers d’un irakien du 18ème siècle ». C’est pour illustrer ce propos que Diagne a repris les idées de la philosophie soufie : l’Islam serait comme l’eau. Elle n’a pas de couleur, mais adopte celles des paysages qu’elle traverse. La parole de Dieu serait donc vivante, mais toujours identique à elle-même.

Concernant la question de la traduction et le problème des intraduisibles, notamment abordé par Barbara Cassin dans son Dictionnaire des intraduisibles, Diagne expose un point de vue optimiste sur la question. Selon lui, l’intraduisible n’est jamais synonyme d’une impossibilité, il s’agit plutôt d’un effort dans sa langue afin de trouver les ressources qui permettent de traduire. Ainsi, la traduction relève surtout d’« une hygiène mentale » du fait qu’elle nous confronte à la langue que nous parlons mais que nous devrions toutefois ne jamais prendre pour argent comptant.

Enfin, au-delà des questions philosophiques qui ont traversé les âges, Diagne interroge les rapports des individus à la religion, à travers le prisme de la modernité, notamment de l’Internet. Si Diagne nous rappelle la place qu’occupe la notion d’humanité dans la pensée de Bergson, il souligne que l’humanité est avant tout à construire, que l’on ne peut séparer l’Islam de la culture dans laquelle il s’est développé. Par conséquent, l’un des plus grands maux de l’islam qui se propage sur Internet est peut-être la volonté de se détacher d’une culture pour devenir une religion « universelle ».

Clara De Amorin, Charlotte Bon, Manon Rieutord, Manon Carbonne
Avril 2017

Comment accueillir l’autre ? Rencontre entre Magyd Cherfi et Barbara Cassin

L’échange entre Magyd Cherfi et Barbara Cassin sur le thème de « Savoir faire avec les différences : ma part de l’autre » a clos le cycle de conférences organisé autour de l’exposition Après Babel, traduire. Ce débat, comme les quatre précédents, a été animé par des étudiants de Sciences-Po Aix (Nejma Zegaoula, Joris Marraccino, Laurane Doat et Soukaina Sentissi) qui ici ont relevé le défi de mettre en relation deux univers très différents : celui de Barbara Cassin, commissaire de l’exposition et directrice de recherche au CNRS, et celui de Magyd Cherfi, chanteur de Zebda et auteur notamment de Ma part de Gaulois. Les questions des lycéens de l’établissement Saint Charles sont également venu rythmer l’entretien.

« Chaque langue est un filet jeté sur le monde »

Les premières questions posées par les étudiants ont porté sur une vision de langue comme compréhension du monde, ce qui a permis aux intervenants de s’exprimer sur leur rapport aux mots. En tant que philologue, Barbara Cassin a affirmé son attachement à l’enseignement des langues anciennes à l’école, le grec par exemple.

Ce débat de fond sur la langue ne doit pas en faire oublier la forme que peut prendre l’expression individuelle. Comment passer de la parole à l’écrit ? Magyd Cherfi a expliqué son changement de registre, de la chanson au roman, par une nécessité de trouver le bon ton et de s’exprimer de manière plus intime. A l’inverse, quand un mot est intraduisible (l’exemple pris était celui de « félicitations » en kabyle), on en vient à traduire en gestes ce qu’on ne peut dire en mots.

« Être chez soi, c’est être accueilli »

Le débat autour des langues et des différentes cultures a naturellement amené à la question plus politique de l’identité et des barrières sociales. Pour Magyd Cherfi le constat est paradoxal puisque l’apprentissage d’un « bon » français à l’école, après avoir été baigné dans le kabyle et l’arabe, l’a amené à s’élever socialement tout en l’éloignant des siens et de sa mère principalement, malgré qu’elle l’ait poussé sur le chemin des études. La difficulté de se sentir chez soi dans un pays a aussi été l’un des axes de l’entretien, et Barbara Cassin a insisté sur le fait que l’on se sent chez soi là où l’on est accueilli.

Finalement la rencontre s’est déroulée dans une ambiance rendue chaleureuse par les blagues de Magyd Cherfi et l’échange animé entre les deux intervenants.

Noémie Pyecelon et Charlotte Bon
Avril 2017

Ces conférences, conçues en partenariat entre Sciences Po Aix, les lycées marseillais Yavné, Ibn Khaldoun, Saint-Joseph les Maristes, Artaud et Saint-Charles, et Zibeline, ont eu lieu au MuCEM, Marseille, du 27 janvier au 3 février.

Photo : Barbara Cassin et ses invités au MuCEM -c- G.C


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