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Paix et sérénité au cloître de Silvacane avec Bruce Brubaker

Heure méditative

Paix et sérénité au cloître de Silvacane avec Bruce Brubaker - Zibeline

Étonnant programme et inédit à la Roque d’Anthéron, que celui proposé cette année par le pianiste américain, Bruce Brubaker, avec son déroulé aux deux parties parallèles, alternant des pages du Codex Faenza et des pièces de Terry Riley et de Philip Glass. Un grand écart entre les siècles ! Le Codex Faenza recèle l’une des plus anciennes collections de musique pour clavier. Copié au XVème siècle, il reprend des œuvres d’auteurs du XIVème, connus, comme Guillaume de Machaut, ou anonymes (il doit son nom Faenza à la localité où il est conservé, proche de Ravenne). Les extraits interprétés, Constantia, Indescort, Che pena questa, J’aime la biauté, Elas mon cuer, J’ay grant espoir (dans la graphie de l’époque), accordent leur dépouillement à l’architecture du cloître de Silvacane, chaque note semble essentielle, porteuse d’une révélation transcendante qu’il faut méditer. Pureté des statues des Cyclades, art de l’effacement, des thèmes répétés… en écho, une pièce de l’un des pères de la musique minimaliste, Terry Riley, Keyboard Study 2 (répartie sur deux moments du concert). Composée à la même époque que In C (devenue l’un des grands classiques du XXème), l’œuvre repose sur le même principe de répéter autant de fois que le « performeur » en éprouve la nécessité un module identique avant de passer au suivant. Si bien que l’on n’entend jamais la même œuvre. Ici, la main droite ostinato crée un tissu sonore sur lequel se détachent les notes graves de la main gauche, là, les deux mains jouent des rythmes décalés… Constructions abstraites qui pourtant laissent sourdre une incantatoire beauté. Envoûtante magie dans le tournoiement hypnotique de Mad Rush de Philip Glass, compositeur de prédilection de Bruce Brubaker. Cette pièce frémissante, (qui doit son titre final au ballet éponyme de Lucinda Childs) nous emporte dans son esthétique d’un éternel recommencement, où chaque cellule s’enrichit de la charge poétique des précédentes. L’interprète en livre une version brillante, bouleversante de clarté et de virtuosité. Sortilège de la répétition qui jamais ne lasse, mais se laisse espérer encore et encore… La paix se chante, dans l’écrin dédié au recueillement : Mad Rush fut choisie en 1981 pour l’entrée du Dalaï Lama à New York et Wichita Vortex Sutra (qui clôt le concert), créée en 1988 lors d’un concert de bienfaisance au profit de vétérans du Vietnam, suit le rythme et la diction du poète américain Allen Ginsberg, (icone de la Beat Generation et du « flower power »), sur son poème antimilitariste (1966) qui rappelle l’horreur de cette guerre, (à l’instar de toutes les autres). La musique s’inscrit puissamment dans le monde…

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2017

Concert donné le 7 août, Cloître de l’abbaye de Silvacane, dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe Gremiot