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Vu par Zibeline

Rencontres Frontières et cinéma documentaire à Forcalquier

Faire bouger les lignes

• 18 décembre 2014⇒20 décembre 2014 •
Rencontres Frontières et cinéma documentaire à Forcalquier - Zibeline

Organiser, entre Alpes de Haute Provence et Piémont, des Rencontres du cinéma documentaire, dont la programmation est l’aboutissement d’une formation à la critique cinématographique et le fruit d’échanges entre les ateliers des deux pays, tel a été l’ambitieux projet mené conjointement par le Centro di Cooperazione Culturale et Airelles Vidéo. Le 18 décembre, à Forcalquier, accueilli par La Miroiterie, s’est ouvert le premier volet de cette manifestation au titre en miroir : Dépaysements/Spaesamenti, centrée sur la notion de frontière. Géographique, philosophique, poétique, sociale et politique, la frontière est au coeur des 12 documentaires sélectionnés, mais aussi de la réflexion des cinéastes sur leur propre travail de funambules. Entre réalité et représentation, vie et fiction, dicible et indicible. Entre ce qui sépare et ce qui fonde. A cet égard, les deux premières projections ont été exemplaires.

Même thème : les migrants africains désespérés traversant la grande douve de la Méditerranée vers le bastion européen. Passant par le Maroc et l’Espagne dans Les Messagers de Hélène Crouzillat et Lætitia Tura. Par Lampedusa dans Sui bordi – dove finisce il mare de Francesca Cogni. Même intention des jeunes documentaristes : rendre visible l’invisible, donner corps filmique à une réalité  formatée par les médias, dans un engagement contre l’oubli et la banalisation. Et cependant deux façons radicalement différentes de délimiter le sujet, de l’inscrire à l’écran.

Les Messagers dont la sortie en salles est annoncée le 8 avril, s’appuie sur une longue enquête de terrain, entre Tanger, Oujda, Melilla, et sur des rencontres. Pêcheurs témoins des drames. Prêtre qui enterre dans son cimetière sous des dalles anonymes le corps des noyés. Policiers de la Guarda civil dont certains deviennent fous, postés pendant des mois le long d’une triple barrière, conscients de la vanité de leur mission – car comment arrêter un homme qui a fait 1000 km et joue son destin sur cette ligne imaginaire de séparation des eaux entre Europe et Afrique. Rencontres des rescapés surtout. Ces derniers serrés dans le cadre racontent leurs expériences à visage découvert, de dos ou dans un contre-jour qui les laisse dans l’ombre. Ils disent les rafiots surchargés, chavirés, donnent des détails concrets, parlent de ceux qui s’agrippent aux canots de sauvetage et dont on tape sur les doigts, des bouées crevées par les gardes côtes, de leurs compagnons d’infortune qui perdent leur identité dans la mort, jetés dans des fosses communes, ensevelis à plusieurs sous des pierres. Les histoires se répètent, construisant peu à peu, contre la disparition et la «chosification» de ces inconnus, un récit commun. L’horreur  invisible s’imagine sans images, contamine les belles photos qui s’insèrent entre les témoignages. La surface miroitante de la Méditerranée cache un charnier. Ce drap au froissé si esthétique, abandonné sur un quai, est un suaire, vidé des corps qu’il a enveloppés. Le documentaire s’achève sur un écran vide. En voix off, quelqu’un énumère les noms des défunts identifiés. On entend la mer.

Ni mots, ni visages dans Sui bordi – Dove finisce il mare, sauf dans le prologue, où des parents sans nouvelles de leurs enfants brandissent des photos sous lesquelles s’affichent leurs prénoms. Le film nous embarque d’emblée dans un zodiac hors champ, au ras de l’eau, de nuit ou de jour, en approche d’une Lampedusa déserte et agraire. Bruit du moteur, voix mêlées, on entre dans une perception qui pourrait être celle des migrants. D’eux, on ne verra que de pauvres objets personnels rejetés par la mer : chaussures, vêtements, papiers gondolés. Les bateaux rouillés couchés sur la grève, les croix sur des tombes improvisées  rappellent leurs naufrages. Dans son refus de la «belle» image, et du sensationnel, la réalisatrice-plasticienne juxtapose vidéo et super huit, jouant sur le grain de la photo-souvenir, préférant au lisse et au brillant, l’écaillé, le brisé, le rongé. Le cauchemar vécu par les clandestins se raconte graphiquement : dessins stylisés, grattés sur des fonds monochromes bleu, vert, jaune ou rouge, proches du graffiti. De larges traits blancs rapides s’animent pour représenter des scènes traumatiques que nul n’aurait pu capter : entassement des hommes, femmes et enfants, noyades, viol, accouchement en mer, absorption de boulons, rapatriement forcé, bouche bâillonnée et poings liés. Le spectateur reconstitue les tragédies par ces fragments accumulés dont le générique dans sa longue liste de remerciements, donne l’origine : Musée des Migrations, blogs  collectant des témoignages de survivants, presse écrite et audiovisuelle.

A l’issue de ces projections, la même question a été posée aux réalisatrices  : «Que pouvons-nous faire ?». Chacune a souligné qu’au temps des replis nationalistes, à côté d’actions individuelles toujours possibles, la prise de conscience politique qui passe par une façon de voir et de dire, est essentielle pour faire bouger les lignes.

ELISE PADOVANI
Décembre 2014

(C) Photo : Francesca Cogni