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Vu par Zibeline

Abdellah Taïa

Désir et frustration au Mucem avec Abdellah Taia

Abdellah Taïa - Zibeline

Le mercredi 21 février, trois élèves de Sciences Po Aix ont animé une rencontre avec Abdellah Taïa, cinéaste et écrivain marocain, dans le cadre du cycle En quête d’amour du Mucem. Intitulée Désir et frustration, cette conférence fut aussi l’occasion d’aborder la question de l’homosexualité sous un angle politique et littéraire.

Sur le ton de la confidence, Abdellah Taïa commence la rencontre par un clin d’oeil à ses soeurs qui, nous raconte-t-il, sont la source de son inspiration. Etant avant-dernier d’une fratrie de neuf à dominante féminine, les années 1980 durant lesquelles il grandit furent marquées par les feuilletons égyptien, les magazines people et les histoires à l’eau de rose. Hasard du calendrier, alors que le Mucem met à l’honneur le Roman-photo dans une exposition ouverte jusqu’au 23 avril, Abdellah Taia raconte comment ses soeurs s’employaient malicieusement à l’envoyer chez le kiosquier acheter Nous deux, avant de longuement le commenter à la maison. C’est dans un environnement féminin que le futur artiste a nourri sa créativité, entouré de personnages bienveillants mais déterminés.

Après cette introduction, le groupe entre dans le vif du sujet en évoquant une scène du film de l’intervenant L’Armée du Salut, où l’on voit un jeune garçon se faire violer dans une cour au Maroc. Ni cris, ni débattements, Abdellah Taïa a filmé cette scène dans toute son ambiguïté, laissant planer le doute sur les potentiels de violence et de plaisir dans le viol. Cette froideur à l’écran, il la justifie par un constat social : le viol, porteur de tous les interdits, est pourtant dilué dans le quotidien. C’est cette banalité de la violence qui révolte l’artiste, banalité qu’il dénonce crûment.

Un point particulièrement sensible se fait ressentir lorsque vient la question de l’homosexualité comme revendication. Sa réponse, pleine d’humanité et de désir d’être, nous rappelle qu’ « il y a l’homosexualité, mais aussi la vie et le monde, qui sont plus grands que ça ». Par là, il refuse que sa place dans le monde ne soit restreinte à son homosexualité. Une hétéronormativité qui pèse, limitant les individus à une facette réductrice de leur identité.

Interrogé sur la condition des homosexuels au Maroc, celui qui dès 2007 a fait connaître son orientation sexuelle en dépit des risques d’exclusion sociale et familiale se montre insistant sur le fait que l’interdiction de l’homosexualité au Maroc fut implémentée par la France coloniale, une France qui a d’ailleurs considéré cela comme une maladie jusqu’en 1989. Il pose ainsi un regard critique sur la mission universaliste portée par la France durant la colonisation, qui selon lui se perpétue aujourd’hui par un néo-colonialisme, une tendance à décalquer ses acquis sur des réalités plurielles.

Ainsi, après avoir dénoncé ces structures sociales, qui condamnent l’homosexualité et tolèrent le viol, Abdellah Taïa explicite le poids du politique dans la constitution des moeurs sociales. Il rejette alors d’une part le rôle de la religion en matière de création de tabous sexuels, mais aussi de l’individu dans la persistance de ces formes de violence. La plume et l’oeil de l’artiste engagé qu’il est invitent à la lucidité et à la tolérance.

DIANE REMY
ARTHUR LARIE
HANNAH ATTAR
Etudiants de Sciences Po Aix
Mars 2018

Photo : Abdellah Taïa -c- Abderrahim Annag


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