Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

1307 spectacles : le festival Off d'Avignon sur sa lancée, malgré un air de blues général

Des fêlures sur les planches

• 7 juillet 2014⇒27 juillet 2014 •
1307 spectacles : le festival Off d'Avignon sur sa lancée, malgré un air de blues général - Zibeline

Le festival Off, et ses 1307 spectacles, se déploie doucement, mais sûrement, ce mois de juillet…

…la cause aux intempéries, à la crise, au porte-monnaie, à la lutte des intermittents qui fait reculer le public-consommateur, au trop-plein ? Certaines salles, pourtant traditionnellement remplies dès le démarrage du festival, affichent un début de fréquentation en baisse par rapport à 2013. Le festival n’est pas annulé, mais sa mise à feu traîne un air de blues général. Quelques compagnies du Off ont fait grève, le 7, puis le 12 juillet plus massivement, ralliées au collectif indépendant du In, tous dans le même bateau, pour faire corps dans la lutte. Elles mènent des actions, organisent des débats, manifestent pacifiquement, participent (parfois avec leur maigre recette) à une caisse de solidarité pour les grévistes et précaires, continuent de protester comme elles le peuvent contre l’accord général d’assurance chômage désormais agréé. Ainsi les artistes et techniciens ont choisi de jouer, de faire leur métier, la plupart piégés dans un dilemme économique culpabilisant, parce que…

…le spectacle continue

Au théâtre des Doms, des acteurs sympathiquement fêlés dans le System Failure, adeptes toqués de jeux vidéos et autres séries SF, tentent de nous embarquer dans «un autre flux temporel» à partir de leur programme informatique (à virus augmentés) pour satisfaire nos désirs de spectateurs. Bien entendu, le concept reste utopique et défaille à plaisir. Si le goût de l’absurde, signe distinctif de la création belge -qui, plus sérieusement, voit ses artistes souffrir des mêmes inquiétudes qu’en France face à leurs droits sociaux- se distille à cœur joie dans la forme (idées scénographiques sémillantes et fabriquées à vue, comique de répétition, dialogues en voix off, travail sonore épatant), le fond sonne en creux et un peu toc à son tour. Ici, la relation humain-machine, à l’instar des hubots suédois de Real Humans qui surenchérissent dans la réflexion socio-psychologique, reste en exergue pour ne retenir que le décalage théâtralisé. Nous ne passerons pas dans la 4e dimension, toujours calés derrière notre mur invisible, mais ne resterons pas intouchables : tranche de rire assurée !

Au Festival Théâtr’enfants, un ovni, un vrai, de ceux qui touchent au cœur et font grandir, à tout âge. Une forme simple et efficace (l’installation-gigogne figure personnages et lieux), pour un texte et une interprétation en or. Vénavi ou pourquoi ma sœur ne va pas bien de Rodrigue Norman, mis en scène par Olivier Letellier qui décidément ose parler aux enfants de sujets complexes, est un conte initiatique sur le deuil et la réparation. Gaël Kamilindi, juste et sensible, tient tous les personnages de cette histoire de (faux) jumeaux, considérés comme des (demi) dieux dans un village africain. Akouété, le garçon, est mort, et raconte comment les adultes, parce qu’ils n’ont pas eu le courage de le dire à sa sœur Akouélé et omettent de lui fabriquer une statuette réparatrice et porteuse de vie (le vénavi), enferment la fillette dans un secret intenable. Ils mentent, trop longtemps, et l’attente impossible l’empêche de grandir. Combien d’arbres à abattre pour retrouver son frère sensé couper du bois dans la forêt ? Combien d’années de silence pour la «petite folle» et ses «grands yeux de solitude» coincée dans son corps de fillette ? Sans être éludée, la tristesse n’est jamais pesante, et la vérité gardienne de vie, les enfants le savent bien… «Je vais bien ne t’en fais pas», pourrait au loin souffler l’âme errante du jeune garçon…

Autre auteur contemporain, Véronique Kanor, à qui une commande a été passée par la scène nationale de Guadeloupe autour des mythologies sportives. Il aura fallu sept versions, dans un dialogue nourri entre le metteur en scène Alain Timar et l’auteure, avant la version scénique finale créée à l’Artchipel. Dans l’intimité de la Chapelle du théâtre des Halles, Le temps suspendu de Thuram raconte l’histoire d’Eugène, enfermé dans sa vie ordinaire, qui se pique un jour de kidnapper le footballeur Lilian Thuram, figure «mythique» après ses deux buts lors de la coupe du monde 98 et son fameux geste de «penseur» agenouillé, pour le convaincre de délivrer un message d’affranchissement au monde. Un sujet pas captivant d’emblée de jeu, pour qui n’éprouve pas la passion du foot et sent pointer le syndrome de Stockholm, mais scrupuleusement traité par le metteur en scène-scénographe qui plonge ses acteurs, impeccables, dans une cave à tiroirs où se joue un huis clos, finement huilé, en forme de thriller. L’un étouffe dans «sa vie sans vie», sa femme, ses crédits, son papier peint ; le second dans l’écran, devenu à travers son statut d’enfant prodigue et de «grand grec» défenseur des opprimés, une représentation de lui-même qui lui échappe. Une joute verbale sans répit, arrosée de rhum et de doutes, déliée jusqu’à la farce grinçante, où la réalité médiatique rattrape ces «rois du monde», pantins surtout d’eux-mêmes, gagnés par leurs fêlures.

DELPHINE MICHELANGELI
Juillet 2014

Festival Off, Avignon
jusqu’au 27 juillet
www.avignonleoff.com

Photo : Le-temps-suspendu-de-Thuram-©-Soyle

 


Maison du théâtre pour enfants
20 avenue Monclar
84000 Avignon
04 90 85 59 55
http://www.festivaltheatrenfants.com/1415/


Théâtre des Doms
1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne
84000 Avignon
04 90 14 07 99
www.lesdoms.eu


Théâtre des Halles
4 rue Noël Biret
84000 Avignon
04 90 85 52 57
http://www.theatredeshalles.com/