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L’ordre du jour d’Éric Vuillard : le « mélange de ridicule et d’effroi » de l’histoire

Dans les coulisses de l’Histoire

L’ordre du jour d’Éric Vuillard : le « mélange de ridicule et d’effroi » de l’histoire - Zibeline

Le 20 février 1938, 24 patrons allemands se retrouvent au Reichstag. Ils ont rendez-vous avec Goering. Celui-ci leur garantit la stabilité du pays si les nazis remportent les élections qui, selon lui, devraient être « les dernières pour cent ans.» Car la stabilité politique, c’est bon pour l’activité économique. Mais qui sont ces hommes assis autour de la table ? On les connait moins par leur état-civil que par l’empire industriel qu’ils incarnent : BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. « Ce sont les prêtres de Ptah. Ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. » Ces portes vont s’ouvrir quelques jours plus tard : le 12 mars, des douaniers autrichiens soulèvent une barrière et laissent passer les blindés allemands. C’est l’Anschluss. Ce soir-là, Ribbentrop et Madame dînent chez les Chamberlain, au 10 Downing Street. La soirée traîne en longueur. Alors, on parle tennis en dégustant des macarons.

Ici, comme dans de précédents ouvrages d’Éric Vuillard (Congo, Tristesse de la terre, Conquistadors), les décisions ou l’aveuglement d’une poignée d’hommes sont la cause du malheur de peuples sacrifiés, martyrisés, de morts par millions. Sans tambours ni trompettes, dans l’intimité feutrée d’un bureau ou lors d’un dîner composé de mets raffinés et de grands crus, des personnages plutôt falots orchestrent l’implacable mécanique qui mènera au chaos mondial.

Et si Vuillard conclut par « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme », il ajoute : « mais on tombe toujours de la même manière dans un mélange de ridicule et d’effroi. » Cette « manière » est au centre du récit : une chronologie de faits, en apparence anodins, secondaires, qui mène insidieusement à la barbarie, et démontre avec virtuosité que le diable se niche dans les détails.

CAROLINE GERARD
Juillet 2017

L’ordre du jour, Éric Vuillard
Actes Sud, 16 €