Vu par Zibeline

La culture libre selon Philippe Aigrain et Christopher Dombres

Cours, culture, le vieux monde est derrière toi !

La culture libre selon Philippe Aigrain et Christopher Dombres - Zibeline

Sur l’illustration de Christopher Dombres, une petite flèche perce le talon d’Achille du grand guerrier libéral terrassant un domaine public moribond. Elle serait discrète si elle ne déclenchait pas une hémorragie prometteuse : le corporate capitalism n’en a peut-être plus pour si longtemps à terroriser la planète… C’est en tous cas l’opinion que partagent l’artiste et Philippe Aigrain, co-fondateur de la Quadrature du Net[1] et ancien chef du secteur «technologies du logiciel et société» à la Commission Européenne : «Le nouveau monde est en marche. La preuve : le libre est attaqué de toutes parts. C’est qu’il fait peur.»

Pour résister aux armes lourdes de la propriété intellectuelle, leur position a indéniablement besoin d’être solide, et leur propos argumenté renforce l’impression de sérieux et d’engagement personnel qu’ils produisent. Ils partent d’un constat : le copyright qui a structuré notre économie de la culture n’est plus pertinent aujourd’hui. L’a-t-il été un jour ? Ayant tendance à se disloquer sous l’effet de la numérisation croissante de la société, il se rigidifie, se défend à grands renforts de lois inapplicables, et en tout état de cause produit plus d’inégalités qu’il n’en soulage. «Quand les jeunes entendent le mot Picasso aujourd’hui, c’est tout juste s’ils ne pensent pas d’abord à une voiture… au grand bénéfice des ayants-droits !»

Or «la production, l’édition et l’achat se déplacent vers l’aval.» Non seulement on peut copier et partager à l’envi toute oeuvre de l’esprit, mais «il n’y a plus d’un côté une population limitée de créateurs sur un piédestal, et de l’autre des récepteurs passifs : ce sont des producteurs/amateurs investis qui ont pris le relais». Première étape du changement : désacraliser le statut d’artiste. Christopher Dombres ne signe pas ses œuvres, et autorise même leur utilisation commerciale par autrui.

Sur le nerf de la guerre, une proposition chiffrée : Philippe Aigrain estime qu’une «contribution créative» inférieure à la redevance audiovisuelle pourrait avantageusement financer le soutien à la création et la rémunération des intermédiaires. «Une politique publique qui prendrait en compte les pratiques non-marchandes enrichirait le bien commun[2].»

La force de ces utopistes ? A chaque objection soulevée, une réponse concrète, et une conscience très nette du défi culturel majeur que nous pose le numérique : donner un vrai public critique aux oeuvres.

GAËLLE CLOAREC
Juillet 2012

À lire (pour les anglophones) : Sharing : Culture and the Economy in the Internet Age, Philippe Aigrain, Amsterdam University Press 2012 / édition augmentée téléchargeable en ligne : www.sharing-thebook.com/

On peut voir et se procurer les œuvres de Christopher Dombres sur son site : www.christopherdombres.fr/

Les deux hommes sont venus parler de la culture libre le 14 juin dans les futurs locaux du Zinc (Friche Belle de Mai).


[1] Organisation de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet : http://www.laquadrature.net/fr

[2] Sur l’économie non-marchande et notamment les «communs», cf les écrits de l’historien hongrois Karl Polanyi.

Illustration : The battle of copyright -cc- Christopher Dombres


Zinc
Friche la Belle de Mai
41, rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 11
http://www.zinclafriche.org/dyn/