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Ör d’Audur Ava Ólafsdóttir : un nymphéa sur le cœur et le récit d’un retour à la vie

Cicatrices et tournevis

Ör  d’Audur Ava Ólafsdóttir : un nymphéa sur le cœur et le récit d’un retour à la vie - Zibeline

D’Audur Ava Ólafsdóttir on a découvert le superbe Rosa Candida en 2010 ; puis en 2016, Le rouge vif de la rhubarbe. Toujours la même force poétique, à la fois intimiste et universelle, toujours la même finesse dans l’approche de personnages originaux, dans le récit d’existences simples sublimées par des quêtes improbables, par un lien subtil et indéfectible à la terre, aux éléments, aux gens, un sens aigu de la vie, une magnifique humanité. La romancière revient aujourd’hui avec Ör, qui lui a valu le plus prestigieux prix littéraire d’Islande. Ör, en islandais, signifie « cicatrices » ; de fait, c’est bien de chair, de blessures et de cicatrisation qu’il sera question dans le roman. Le début pourtant laisse craindre le pire : Jonas Ebeneser, « 49 ans, divorcé, sans envergure, sans vie sexuelle » – c’est ainsi qu’il se définit lui-même – semble ne plus rien attendre de la vie, même s’il se fait tatouer un nymphéa immaculé sur le cœur. Crise de la cinquantaine, absence de perspectives, il se demande s’il ne vaudrait pas mieux en finir…. Alors il part pour un voyage sans retour dans un pays ravagé par la guerre. Avec très peu de bagages (puisqu’il ne compte pas faire de vieux os), mais tout de même sa caisse à outils et sa perceuse. Car Jonas est très adroit. Les trois femmes de sa vie (sa mère, son ex, sa fille, toutes trois prénommées Gudrun) lui ont toujours tout donné à réparer ; quand il se déplace, c’est donc avec son matériel de réparation d’urgence. Et là où il arrive, à l’hôtel Silence, dans un pays sans nom (qui évoque de nombreux théâtres de guerre contemporains) où tout rappelle le désastre et les violences à peine passés, cela sera très utile. Plomberie, électricité, menuiserie… En réparant, Jonas panse les plaies du lieu, des gens qui l’habitent, les siennes aussi… Dans une note à la fin du livre, l’écrivaine écrit : « Ör dit que nous avons regardé dans les yeux, affronté la bête sauvage, et survécu. » On ne saurait mieux résumer ce beau récit d’un retour à la vie.

FRED ROBERT
Novembre 2017

Ör Audur Ava Ólafsdóttir (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson)
Zulma, 19 €