Vu par Zibeline

Parler de l’exil à partir d’un point fixe, une gageure brillamment relevée par Sergio Schmucler

Chaise sur rue

Parler de l’exil à partir d’un point fixe, une gageure brillamment relevée par Sergio Schmucler - Zibeline

Imaginez une rue à l’histoire très ancienne, à l’étrange tracé elliptique, qui ramène ceux qui l’empruntent à leur point de départ… La calle Amsterdam, à Mexico, est cette rue, enveloppant le monde dans son orbe, microcosme nourri des remuements du monde et des chansons de Carlos Gardel. Sergio Schmucler, dans Le monde depuis ma chaise, traduit avec une grande élégance par Dominique Lepreux, unit ainsi son Argentine natale et la ville dans laquelle il s’est retrouvé exilé à l’âge de 17 ans. La quasi première moitié du XXème siècle semble être condensée là, par le biais du personnage de Galo. « Tu seras menuisier ou tu ne seras rien » lui avait asséné son père lorsqu’il était encore un enfant. Mais il n’aura pas le temps d’apprendre cet art, puisque, à la suite d’une scène terrible, ses parents se séparent. Reste la chaise que son père lui avait fabriquée. Galo, assis sur cette chaise va vivre sa vie par procuration, au fil des histoires que portent les différents locataires qu’héberge sa mère dans l’ancien atelier de menuiserie. Nazisme, franquisme, résistances, répressions sanglantes de 1968, révolutions latino-américaines, immigrations au Mexique, sont évoqués à travers les personnages, depuis la famille de parfumeurs juifs qui fuient Berlin au couple qui a dû partir d’Argentine, et qui monte une école de tango… entre temps, le bougainvillier grimpe à l’assaut du mur, aidé par les supports que lui offre Galo. Il a vendu des glaces, aidé le barbier espagnol antifranquiste, rasé la moustache d’un important personnage, écouté poèmes, déclamations politiques, diatribes enflammées, correspondu avec le Che qui a « dix chats qui miaulent dans sa poitrine », aimé passionnément Ana, la fille des parfumeurs, pleuré les étudiants massacrés alors qu’ils voulaient juste changer le monde… Il est surtout le gardien de la calle Amsterdam, métaphore du monde et du temps. Sans doute parce qu’il est simple, un peu attardé disent les gens, son appréhension de ce qui l’entoure est lumineuse et sensible. Paradoxe poétique, son immobilité recueille tous les exils; les mouvements des peuples, les désespoirs que façonnent les dictatures semblent s’être donné rendez-vous là, dans cette rue qui revient sur elle-même. Est-ce cette rue qu’il faudra user, jusqu’à sa décomposition pour rompre cette autodévoration ? Une réflexion originale et bouleversante sur les utopies et la folie des puissants. Une nouvelle comédie humaine s’esquisse ici dans un style rapide, efficace, tout de tensions et d’échappées lyriques.

MARYVONNE COLOMBANI

Mars 2017

Le monde depuis ma chaise, Sergio Schmucler, éditions Liana Levi, 17€

À paraître le 23 mars 2017