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Federico Tarragoni prend pour objet d’étude l’individu

Ce qui ne peut pas être divisé

Federico Tarragoni prend pour objet d’étude l’individu - Zibeline

C’est un petit livre, mais dense. Le pluriel de son titre, Sociologies de l’individu, est important, tout comme le rappel étymologique qui figure au début : « individu vient du latin in-dividuum (« ce qui ne peut pas être divisé ») ». Federico Tarragoni l’a construit en deux parties complémentaires, l’une retraçant toute une tradition sociologique rapportée à son sujet d’étude, la seconde détaillant les apports contemporains de la discipline. On y perçoit une grande ambivalence, dès l’origine. Les « pères » de la sociologie comme Émile Durkheim n’ont souvent pas assez pris en compte « l’expérience que l’individu fait du monde social », ses idées, représentations, rêves, émotions. Pour les lecteurs qui n’auraient pas déjà été allergiques à Pierre Bourdieu, l’auteur enfonce le clou : il le dit méfiant des mises en récit de soi-même, estimant que seul le sociologue détiendrait les clefs explicatives d’une situation sociale, de par sa vision structurelle. Federico Tarragoni pencherait plutôt du côté de Norbert Elias, « en dialogue étroit avec l’histoire et la psychanalyse », pour lequel les rapports sociaux sont relatifs au contexte, qui donne lieu à un certain type d’expérience individuelle, mais se jouent de manière intime et réciproque, incompréhensible de l’extérieur.

Le grand intérêt de l’ouvrage réside dans son analyse d’un concept à double tranchant, l’individuation. À son versant positif -valeur sacrée de la personne, aux droits inaliénables- il oppose le culte de la performance économique qui prévaut dans nos sociétés modernes. « Désormais réduit à ce qu’il possède, l’individu apparaît plus seul et plus délié, surtout lorsqu’il ne possède rien ». L’injonction institutionnelle de se prendre en charge le rend responsable de ses échecs, le renvoie à ses déficiences par un redoutable dispositif de pouvoir. La conclusion de Federico Tarragoni : des progrès ont été faits en matière de sociologie de l’individu, désormais objet légitime d’étude. Mais il invite à un « patient travail de critique anthropologique, pour démontrer que le modèle néolibéral de l’individu n’est pas le seul possible », en récusant toutes les approches en surplomb.

GAËLLE CLOAREC
Février 2018

Sociologies de l’individu Federico Tarragoni
Éditions La Découverte, 10 €