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Retour sur la première édition d'Oh les Beaux jours !, le festival littéraire de Marseille

Aux premiers beaux jours

Retour sur la première édition d'Oh les Beaux jours !, le festival littéraire de Marseille - Zibeline

Pour sa première édition, le nouveau festival littéraire marseillais a visé juste ! En voici quelques traces en éclats… Durant ces très beaux jours la littérature s’est frottée aux formes contemporaines les plus diverses, dans un esprit d’ouverture et d’exigence toujours joyeux. Oh les beaux jours ! Un nom décidément bien choisi pour ce rendez-vous avec les livres et les auteurs.

Match d’ouverture

La manifestation a démarré fort, par une soirée entièrement consacrée au football. Pas évident, quoiqu’on soit à Marseille. Les amateurs de littérature répondraient-ils présents pour Le match des matchs, mis en espace par Alexandra Tobelaim au théâtre du Merlan ? Eh bien oui, ils l’ont fait, et avec enthousiasme, jouant le jeu à fond, comme s’ils étaient au stade. Devant une salle comble, sur une scène transformée en pelouse -mi table de lecture, mi tribune- et peuplée d’écrans, huit auteurs passionnés de ballon rond se sont renvoyé la balle avec une maestria qui n’avait d’égale que celle des joueurs mythiques évoqués au cours de cette performance. En direct ou en différé (Garcin et Bertina, absents, avaient envoyé leur contribution vidéo), ils ont lu les textes écrits pour l’occasion -dommage d’ailleurs qu’aucune édition n’en soit à ce jour prévue-, prouvant, si c’était nécessaire, qu’un club, un joueur ou un match peuvent « faire récit ». Splendeur et décadence de Garrincha, le « moineau des bidonvilles » (Jean-Paul Delfino), douceur de Lionel Messi (Sylvain Prudhomme), triangle magique des Girondins de Bordeaux (Mathieu Larnaudie) ou club de lose (Kris), deuxième mi-temps d’un Liverpool-Milan d’anthologie (Maylis de Kerangal) ou OM/ PSG « reptilien » (Philippe Pujol), chacun a su amener le public sur son terrain ; tous ont marqué.

Marseille, cité inspirante

Parmi les propositions du festival, Regards sur Marseille. Avec un plein feu à La Criée sur Claude McKay qui arpenta le Marseille interlope des années 30 et en tira le magnifique Banjo. Une journée entière était consacrée à la (re)découverte de cet auteur jamaïco-américain : rencontres, ballade musicale et littéraire et surtout concert dessiné. Looking for Banjo ou les affres de la création, en dessin et en musique. Pas un mot, pas une bribe du texte de Mc Kay ; pourtant en sortant, on avait tout compris. Le principe ? Simple. Côté jardin, cinq dessinateurs ; côté cour, le saxophoniste Raphael Imbert et son quartet ; au centre un grand écran, sur lequel se croque, feuillet après feuillet, la genèse d’un roman devenu culte. Tandis que s’élancent les improvisations musicales d’une grande richesse mélodiques, les dessinateurs s’affairent, à deux, à trois, à tous….et l’histoire prend forme, prend vie. Du grand art pour un hommage mérité.

Hip-hop

Où mieux qu’à La Friche, l’un des lieux qui a accompagné la naissance du rap à Marseille, s’interroger sur les liens entre littérature et hip-hop ? Sur les 40 ans d’histoire de ce mouvement polymorphe et bondissant, de son jaillissement dans le Bronx à son ancrage dans le Dirty South marseillais ? Dans l’effervescence du mercredi, skateurs et flâneurs se mêlent au public plus classique autour du plateau de Radio-Grenouille où se succèdent des tables rondes animées par Simon Morin, partiellement inaudibles sur place, ambiance festive oblige, opportunément relayées par les ouvrages présents comme l’anthologie du rap new-yorkais de Pierre-Jean Cléraux ou le puissant Captain Rugged BD- MP3 du graffeur Native Maqari associé au rappeur Keziah Jones ; le roman documentaire de Laurent Rigoulet Brûle, présenté par son auteur en dialogue avec Tewfik Hakem met en mots cette insurrection musicale non-violente (la battle défie par l’énergie de la langue et de la danse) née dans les ruines du rêve américain, nourrie de l’art oratoire des prédicateurs et de la scansion funky des marches pour la liberté ; pas de pensée politique au départ mais la rage d’exister.

Quant au « micro français » si généreux depuis les années 80, il fait un bout de chemin avec une littérature de l’oralité urbaine, une « break langue » imagée et pleine de vie même à l’écrit : en témoignent le roman de Faîza Guène (Un homme ça ne pleure pas ) ou la passionnante analyse de Bettina Ghio Sans fautes de frappe / rap et littérature.

Pour abattre définitivement les cloisons, les artistes ont convoqué ensemble prose et poésie, quatuor à cordes (compositions de Issam Krimi ) et DJ, compositions personnelles et patrimoine culturel  ; Giorgio « une grand-mère qui part, c’est une bibliothèque qui meurt » et S. Pri Noir plus ancré dans sa life « j’croyais pas qu’un jour j’verrai la juge » ont croisé leurs rimes avec celles de Baudelaire ou de Desnos ; force est de constater que le lyrisme s’accommode bien des lyrics rap et de leur vigoureux expressionnisme !

La bibli de Brigitte

Denis Lavant a remplacé Brigitte Fontaine, souffrante, et lu les textes qu’elle avait choisis. Vêtu comme un clochard céleste, il bondissait sur scène et faisait (trop ?) sonner sa voix à la grave intensité. Le choix des textes est éclectique et sensible, d’Alice au pays des merveilles aux Misérables et sa Tempête sous un crâne, un conte de Mme d’Aulnoy, Nedjma de Kateb Yacine, les Liaisons dangereuses…. Lunettes noires et ombrelle de dentelle blanche, Brigitte Fontaine interpelle directement Rimbaud dans une vidéo : « Cher Arthur, (…) Tu as mis les pieds là où les anges n’oseraient pas s’aventurer. » Son texte Chute et ravissement lui est adressé comme un hommage fraternel au-delà de la mort. Car il est question de la disparition de ce monde, souligné par les musiques demandées à Raoul Lay, chef de l’Ensemble Télémaque ; l’ouverture avec l’air du Commandeur de Don Juan, puis les Funérailles de la Reine Marie de Purcell. On retrouve aussi les musiques composées par Areski Belkacem dont Raoul Lay a réécrit les partitions magistralement interprétées par ses musiciens. Natalie Dessay a, quant à elle, proposé une divine récréation avec L’air des bijoux de Faust en réponse aux éructations du capitaine Haddock. Une soirée intense, qui aurait sans doute gagné à installer des silences, et un meilleur équilibre sonore entre la musique et les textes.

La langue, une fenêtre

Le samedi 27 mai, la grande salle de La Criée débordait de lecteurs enthousiastes, venus écouter Russell Banks et Kamel Daoud. Chacun dans son style -avec une belle voix profonde pour le sémillant américain, un débit de mitraillette et l’air de quelqu’un qui n’a jamais été naïf pour l’auteur et chroniqueur algérien- ils ont évoqué la question de la langue. Russell Banks, qui travaille depuis 25 ans avec le même traducteur de l’anglais au français, a l’impression de faire « œuvre commune » avec Pierre Furlan. Kamel Daoud, lui, évoquait son choix d’écrire en français et non en arabe par un apprentissage nourri de désir. « D’autres l’ont vécu dans la soumission, je l’ai vécu dans la dissidence, par effraction, avec des livres clandestins où je cherchais les passages érotiques. En Algérie le clergé s’exprime en arabe, c’est notre latin, la langue de la liturgie, de la caste dominante, pas une langue vivante. » Pour expliquer à son fils l’importance d’apprendre différents langages, il lui dit qu’une maison avec plusieurs fenêtres est mieux éclairée. Voilà une belle métaphore qui pourrait s’appliquer à toute la littérature, à chaque livre découvert par un esprit curieux. Voilà aussi peut-être ce que ces deux écrivains pourraient expliquer à Donald Trump, dont Russell Banks déplore qu’il soit un « ignorant assumé, capable de commettre des crimes », tandis que Kamel Daoud estime que de toutes façons les USA dans leur ensemble sont un « pays sans métaphore ».

Femmes

Natalie Dessay a lu L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, dont le monde entier se délecte et dont nombre de lectrices attendaient la traduction française du troisième volume, enfin disponible. Les extraits se concentraient sur l’enfance des deux petites écolières dans le Naples des années 50. La lecture, trop ou trop peu théâtralisée, hésitait entre deux partis, et, comme le roman, semblait entrainer l’adhésion des femmes et moins celle des hommes. Pourront-ils un jour lire des romans peuplées d’héroïnes comme les femmes lisent depuis l’enfance des romans peuplés de héros ?

La rencontre avec Maylis de Kerangal rappelait que ce clivage peut s’effacer : seule autrice pendant la soirée foot, dans un festival dirigé par des femmes mais où elles furent finalement assez rares sur scène, sa littérature et sa façon modeste et ferme d’en parler touchent chacun. Une rencontre simple, entrecoupée de lectures et de vidéos de son prof de philo, de lectures de Corniche Kennedy, Réparer les Vivants ou Naissance d’un pont. Dans l’intimité, rendue possible, de la grande salle de la Criée !

Fred Robert, Marie Jo Dho, Chris Bourgue, Gaelle Cloarec et Agnès Freschel

FRED ROBERT, MARIE-JO DHO, CHRIS BOURGUE, GAËLLE CLOAREC, AGNES FRESCHEL
Juin 2017

Oh les Beaux jours ! s’est déroulé à Marseille du 23 au 28 mai

Photo : Le match des matchs, avec Maylis de Kerangal © Pierre Morales


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/


La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/


MuCEM
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org


Théâtre le Merlan
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
http://www.merlan.org/