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Vu par Zibeline

Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente de Furukawa Hideo aux éditions Philippe Picquier

Au cœur nucléaire de nos actes

Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente de Furukawa Hideo aux éditions Philippe Picquier  - Zibeline

Le récit de Furukawa Hideo, magnifiquement traduit chez Picquier par Patrick Honnoré, approche avec une immense subtilité du cœur de la catastrophe. Né dans la province de Fukushima, absent lorsqu’elle a été ravagée, le romancier figé dans un présent incompréhensible raconte comment il est retourné quelques jours après dans son pays dévasté, comment il s’est irradié de son réel, pour comprendre ce qui était advenu. Sa démarche est telle que pas à pas on le suit, on s’imprègne à son rythme de cette mort absolue, sans s’y engloutir, parce que son récit est fait d’allers retours entre ses propres romans et le présent, entre souvenir et brusques surgissements du réel, entre ce qu’il s’attend à découvrir et ce qui est, brut, et qui nous fait comprendre chaque fois, comme autant d’épiphanies, l’insondable. Une tranchée dans le béton explosé comme un château de sable. Un arrêt dans le paysage brisé. Un silence absolu, comme si le son avait été coupé, parce que les animaux ne sont plus. Des chevaux que l’on ne peut plus approcher, symboles d’une cette province oubliée, domptée puis rendue à la sauvagerie. Des bateaux entassés loin des côtes comme par une main géante. Des corbeaux, infiniment. Et, partout, lorsqu’ils restent, des hommes hagards, vidés par la disparition absolue de tout ce qui avait fait leur réel.

Pour les habitants de Fukushima le souvenir d’avant est impossible, sans réalité, sans appui géographique, physique, parce tout a disparu jusqu’aux êtres, jusqu’aux murs, jusqu’au tracé même des paysages. Le roman peut-il encore s’écrire se demande Furukawa au long de sa traversée ? La fiction même, les mythes emportés par la vague ? Ô Chevaux, la lumière est pourtant innocente. Des ferments de révolte sont là. Parce que cette province oubliée, qui a toujours fourni nourriture et énergie au reste d’un pays riche, doit trouver une voix. Mais celle-ci est aussi brisée que le récit, qui ne peut envisager la moindre bribe de linéarité, entre l’impuissance de l’imprécation contre la vague, et la révolte impossible contre un état lointain qui remettra les centrales en route.

AGNÈS FRESCHEL

Avril 2013

Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente

Furukawa Hideo

Philippe Picquier, 17,50 €