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Vu par Zibeline

Chorégies d'Orange : "un auto-financement à 85% est un suicide !"

Aïda ou la Campagne d’Egypte de Napoléon

Chorégies d'Orange :

On attendait des décors gigantesques devant la statue d’Auguste, d’immenses pyramides, des statues de pharaons, de Sphinx, des palais de Rois, des papyrus au sol, un Nil vidéo projeté, toutes les images d’une Égypte antique. Au lieu de cela, des croisements historiques pertinents mais inattendus ! L’Egypte est bien présente, mais ce n’est pas celle de Giuseppe Verdi et de Ghislanzoni, librettiste de l’opéra. Paul-Emile Fourny, metteur en scène, préfère rappeler la campagne d’Egypte de Napoléon : historiens, scientifiques, botanistes, dessinateurs (nos journalistes d’hier !) semblent se relayer sur scène, Champollion déchiffrant devant nous des stèles de hiéroglyphes ? C’est un livre d ‘histoire, une nuit au musée, avec l’Égypte comme décor et l’armée napoléonienne comme spectatrice des restes d’un passé lointain et du drame verdien qui se noue. Les costumes magnifiques, mais très « XIXème », sont de Jean-Pierre Capeyron et Giovanna Fiorentini. L’obélisque de Louxor, offerte à la France en 1836, est érigée devant nous aussi. Des cubes soutiennent des pyramides stylisées, un temple, un couple (Aïda/Radamès ?), une statue d’Anubis. Les héros verdiens croisent l’expédition d’Egypte de Napoléon Bonaparte ! Mais cet anachronisme historique, ce mélange Antiquité/Romantisme ne gênent pas le déroulement du drame, il l’englobe et le plaisir est double, même si l’idée n’est pas révolutionnaire !

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La Marche triomphale, si attendue, est un défilé de soldats du Second Empire, Napoléon III prenant le relais de Bonaparte! Superbe effet acoustique, femmes à cour, hommes à jardin, sur d’immenses gradins, scène emblématique fort réussie.Très belle prestation des Chœurs d’Angers-Nantes, Monte-Carlo, Toulon, Avignon, Nice ! Le « Gloria all’Egitto » imposant la victoire de l’Egypte sur l’Ethiopie, résonne encore sous la statue d’Auguste ! Le Ballet (Avignon, Metz) apporte de belles couleurs et appuie ces contrastes avec énergie, élégance. Une Égypte décorative devant laquelle soldats napoléoniens, marionnettes désarticulées et danseuses égyptiennes, plus « couleur locale », déroutent les spectateurs, certains dépités, lançant quelques « ouh », peu suivis… La scène est très belle ; grandiose polyphonie vocale ! On attendait beaucoup de la somptueuse Sondra Radvanosky, grand soprano verdien. Épuisée par une saison harassante, volant de succès en succès, la soprano dut déclarer forfait. On découvrait la jeune Elena O’Connor, voix plus légère : une prise de rôle réussie, malgré un large vibrato et une puissance vocale en-deçà de l’écriture vocale d’Aïda. Mais une belle tragédienne, jouant merveilleusement l’amour angoissé pour Radamès et la soif de liberté pour son pays, l’Éthiopie.

aida-2017-1-c-philippe-gromelleAnita Rachvelishvili, mezzo-soprano, incarnait sa rivale Amnéris : une voix exceptionnelle ! La violence contre Aïda, l’amour pour Radamès, l’élu officiel, son humanité au dernier tableau ont écrasé le plateau ! Standing ovation sans partage à la fin. Marcelo Álvarez est un immense ténor, à la carrière brillante. Son Radamès est très convaincant dans les ensembles (duo, trio…), mais son premier air : « Se quel guerrier io fossi… Celeste Aïda… » est un piège : à court de souffle, coupant les phrases et même les mots, il termine, dos au public, en lâchant un si bémol, aussi raide que bref sur le mot sol (soleil) qu’il isole, maladroitement de la phrase, pourtant solaire : «  Un trono vicino al… sol » (un trône près du soleil)… Silence gêné du public ! Il se reprendra par la suite pour donner la plénitude de sa voix sur les passages vaillants, guerriers et passionnés, mais a toujours semblé plus préoccupé par ses aigus que par son personnage ! Nicolas Courjal, dont la carrière a pris un envol incroyable, campe un beau Ramfis, solide et présent, voix sombre, très homogène. Le Roi, José Antonio García, en revanche, est une grande déception : voix blanche, justesse approximative, pas de projection. Une belle stature physique ne pouvant compenser l’absence de vocalité : casting énigmatique ! Percutant et très expressif l’Amonastro de Quinn Kelsey ! Remarquable Ludivine Gombert dans la voix de la Prêtresse et intervention très juste du Messager Rémy Mathieu ! Le chef Paolo Arrivabeni souligne, avec brio, toutes les palettes de l’écriture orchestrale : puissantes musiques d’ensembles, sans pathos excessif, et musiques de chambre, plus ciselées dans les passages subtils. Grandeur et humanité baignent un Orchestre National de France de très haute volée. La scène finale est de toute beauté : Aïda rejoint Radamès dans sa tombe pourtant scellée (?) et unit son amour au chef égyptien. Deux immenses trônes blancs les attendent posés sur une dalle en marbre gris : union dans la mort et l’amour, tels Roméo et Juliette, Tristan et Isolde… Les lumières de Patrick Méeüs resserrent ce drame dans une intimité troublante. « Un trono vicino al sol » : la boucle est bouclée ! Aïda aura ce trône solaire promis par Radamès au premier acte, mais le chant est aérien, pianissimo, charnel, il se perd dans la nuit des temps, faisant oublier les crispations du début… la mort apaisant les amants…

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L’édition 2017 s’achève donc avec cette production intéressante et parfois contestée, mais surtout l’angoisse de la direction de tout arrêter ! Jean-Louis Grinda, lâchant dans les coulisses : « On ne peut plus continuer comme ça ! Un auto-financement à 85% est un suicide ! ». Des garanties ont été apportées pour continuer… jusqu’en décembre 2017 ! Après … ? Croisons les doigts pour que le plus vieux Festival d’Europe (1869) continue à vivre ! Les 300 artistes ayant pris part à cette féerie vocale et historique ainsi que les 8500 spectateurs venant du monde entier, méritent d’y croire aussi.

YVES BERGÉ
Août 2017
Les Chorégies d’Orange
Aïda de Giuseppe Verdi
Photo © Philippe Gromelle