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Le travail n'est-il pas photoscénique ?

Au Travail !

Le travail n'est-il pas photoscénique ? - Zibeline

En ces temps de festivals, il est peu question de travail. Les Nuits debout, les luttes contre la réforme du Code du travail inspirent peu les scènes et les cimaises. Par indifférence des artistes ?

Les chômeurs de catégorie A (sans aucun emploi et en recherche active d’emploi) sont en France 3,5 millions. Les autres inscrits à Pôle Emploi, qui travaillent un peu, 3 millions supplémentaires. Sans compter tous ceux qui ne sont pas inscrits, ceux qui n’ont jamais travaillé, les bénéficiaires du RSA, de l’AAH, les temps partiels imposés, les stagiaires, les congés parentaux… Le travail est devenu un luxe, et dans le même temps les conditions de travail se sont durcies. Les salaires à l’embauche ont baissé, les CDI se font rares, la précarité se généralise dans le privé. Dans le public les gels successifs font baisser les salaires, et le recours aux contrats précaires est de plus en plus fréquent. Une situation sociale explosive et morbide. Le CESE1 estime que « 10 à 14 000 décès par an sont imputables au chômage » et que « pour une augmentation de 10% du taux de chômage, le taux de suicide augmente de 1,5% ». Or le taux de chômage a augmenté de près de 50% depuis 2007.

Le chômage pas photoscénique ?

Le cinéma rend compte des luttes et des conditions de travail : Merci Patron, Deux jours une nuit, C’est quoi ce travail ou Moi Daniel Blake imagent cette angoisse de la perte du travail, à laquelle nous sommes tous directement ou indirectement confrontés. Mais au théâtre ? Thème privilégié de Vinaver, de Brecht, de Dario Fo, plus récemment de Rémi de Vos ou Cyril Teste, le travail et son aliénation grandissante sont peu présents dans nos festivals. Le programme d’Avignon In ne cite pas le mot chômage, et la misère exposée aux Rencontres d’Arles est plutôt colombienne ou chinoise.

Pourtant ces Festivals, comme celui de Marseille, d’Aix, les Suds à Arles ou le FIDMarseille, sont très politiques : s’attachant aux migrants, à la misère de l’Afrique, des Amériques, aux dictatures du Sud et aux fascismes rampants de nos démocraties. Décrivant parfois les formes extrêmes de pauvreté, mais ne parlant pas des préoccupations de ce que d’aucuns appellent le « peuple » : les jeunes sans avenir qui traînent un sentiment d’inutilité, les corps usés qui doivent travailler encore, la peur du lendemain incertain, les cautions pour accéder au logement, les trains qui ne marchent pas, les embouteillages, les fins de mois impossibles, l’exigence d’être toujours plus performant, rapide, soumis, créatif, volontaire, souple, dans un monde où la difficulté de vivre s’accroît, où les prix augmentent, où les normes pour se loger, s’habiller, s’assurer, sont de plus en plus strictes et coûteuses.

Recul esthétique ou politique ?

Les artistes seraient-ils décrochés de la réalité sociale ? Pourtant ils se sont considérablement appauvris. Mais dans le milieu du spectacle les luttes -celles des artistes et techniciens intermittents, mais aussi celles des compagnies pour conserver des financements- diffèrent considérablement de celles des autres entreprises. Les « patrons » de la culture sont salariés, mieux payés mais solidaires des artistes, et dépendant comme eux du mauvais vouloir des politiques. Avec lesquels ils ont appris à composer, ce qui n’est pas le meilleur moyen de conscientiser la nécessité de la lutte.

Pour exemple, en cet été de Festivals où le Code du travail est mis à plat, le Festival d’Avignon ouvre avec un Antigone en Japonais. C’est-à-dire, avec une pièce politique sur le pouvoir, vu du lieu de son exercice. Peu avant la Révolution Beaumarchais écrivait le Mariage de Figaro, à savoir la première pièce où les valets, leurs amours, leur mariage, étaient au centre de l’intrigue. Il faisait naître le drame bourgeois, contre les tragédies de Cour, parce qu’il considérait que le tiers état avait droit à la parole des scènes, et pas seulement comme valetaille comique. Comme sujet agissant pour lui-même.

Mais il n’est plus à la mode (qui la dicte ?) de « monter des textes », même contemporains. Les créateurs de théâtre écrivent, mettent en scène et jouent d’un même geste. Des intrigues qui, forcément, parlent de ce qu’ils vivent de précarité et de conciliation avec les puissants, de ceux qu’ils rencontrent dans leurs actions de médiation, de ce qu’ils captent empiriquement de l’air du temps. Ou ne captent pas : certains spectacles participatifs, aux formes vagues, donnent la parole aux « gens », sans sublimer leur expérience. Dans un temps où le « peuple », redevenu  un thème politique, se fond dans un fantasme essentialiste coupé de la réalité pragmatique et sensible, la parole des artistes sur ces sujets-là est essentielle. Or ils manquent à l’appel… ou deviennent députés2 !

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2017

1 Conseil économique, social et environnemental, étude de 2016

2 François Ruffin, auteur de Merci Patron, a été élu député pour la France insoumise

Photo : Le spectacle La Violence des riches, Cie Vaguement-compétitifs, est joué au Théâtre des Carmes durant le Festival d’Avignon Off 2017 -c- NAM.ART! photography