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Vu par Zibeline

Entretien avec Andreas Mayer et retour sur les Soirées Transfert au Théâtre de la Criée

Le divan animé

Entretien avec Andreas Mayer et retour sur les Soirées Transfert au Théâtre de la Criée - Zibeline

 

Entretien avec Andreas Mayer, organisateur des Soirées Transfert au Théâtre de la Criée :

Zibeline : Comment êtes-vous arrivé ici ?

Andreas Mayer : Il y a quelques années, j’intervenais à Rome avec l’Académie Américaine lors d’un colloque sur le chant et la scène. J’avais invité Macha Makeïeff, qui s’intéresse aussi à la psychanalyse, et nous avons eu envie de faire quelque chose ensemble. Au début, nous pensions à des lectures, puis nous avons cherché quelque chose de plus frais, de plus ludique. La prochaine soirée traitera de la phobie, des écrits de Freud sur ses patients, L’homme aux loups, L’homme aux rats, mais aussi sur son propre rapport aux animaux, notamment Topsy, le chien qui lui avait été offert par Marie Bonaparte.

Vous êtes historien des sciences, et vous avez fait de la psychanalyse une spécialité ?

Oui, je travaille à l’Institut Max Planck à Berlin, et j’ai publié avec Lydia Marinelli une étude[1] sur  l’histoire collective de L’Interprétation du rêve, le livre fondateur de la psychanalyse.

Le 1er film projeté ce soir, Les mystères d’une âme, de Georg Wilhelm Pabst, est sorti en 1926. Est-ce la raison pour laquelle il n’évoque jamais la sexualité ?

Non, Berlin était une ville plutôt libertine à l’époque. En réalité, ce film est un compromis. Freud a refusé d’y participer, convaincu qu’il était impossible de figurer plastiquement la réalité psychique. Pour ses disciples (Karl Abraham et Hans Sachs), la psychanalyse n’échapperait pas à la représentation cinématographique, et il valait mieux ne pas laisser cela aux mains d’incompétents. Ils auraient voulu faire un film didactique, vulgarisé mais d’un bon niveau académique. Pabst, lui, voulait réaliser une fiction, laisser planer une certaine ambiguïté sur les faits et l’interprétation… Dans l’histoire, au final, on ne sait pas qui est le père de l’enfant ! Le patient est resté longtemps en cure, le cousin juge « préférable pour tout le monde » de prendre une chambre à l’hôtel… Le cinéma muet laisse beaucoup plus de place à l’imagination que le parlant.

Aujourd’hui vous avez refusé du monde, ces soirées sont une réussite frappante …

C’est vrai, et c’est une expérience que j’espère renouveler. Ce qui est étonnant en France, ce sont les controverses enflammées au sujet de la psychanalyse. Ce n’est pas le cas en Allemagne, où le livre de Michel Onfray[2] n’a aucun succès.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC

 

Andreas Mayer a présenté le 2 février à la Criée trois longs métrages ayant trait à la psychanalyse : après Les mystères d’une âme de Pabst, ce futYoung Dr. Freud d’Axel Corti, et Freud, passions secrètes, de John Huston. Le second de ces films est d’après lui un « documentaire fictif », ou plutôt une biographie de Sigmund Freud racontée au moyen de la fiction. « C’est le plus proche des faits et à la fois le plus construit, ce qui amène le spectateur à s’interroger sur cette construction. La mise à distance souvent ironique du personnage est-elle celle de Freud, ou bien celle des auteurs ? » Le réalisateur autrichien a réussi une œuvre remarquable, dans laquelle on voit le père de la psychanalyse interrompre le fil de sa destinée pour répondre aux questions d’une voix off, en un effet fascinant de perspective. Interprété par l’excellent Karl-Heinz Hackl, on perçoit son intuition et sa vivacité d’esprit, les prémisses de ses théories, l’incompréhension et le rejet viscéral qu’elles provoquaient. Sa rencontre avec Charcot est un grand moment de cinéma.

Des trois, le film de John Huston est sans aucun doute le moins réussi : Montgomery Clift,  grimaçant, est trop fragile pour  interpréter l’homme tenace et toujours en lutte que fut Freud. « Jean-Paul Sartre qui devait écrire le scénario original y a renoncé. Au final, tout ce qui concerne  son auto-analyse a été coupé, de même que la partie contextuelle, les rapports complexes avec sa femme Martha, l’antisémitisme… » Anna Freud, veillant sur l’image de son père, était très opposée à cette version hollywoodienne.

D’après Michel Tort, le 2ème intervenant de la soirée, les psychanalystes ont souvent eu une réaction négative par rapport à la représentation de leur discipline au cinéma, notamment en raison de l’assimilation américaine entre psychanalyse et psychiatrie. Selon lui, Freud estimait qu’il n’était « pas nécessaire d’être médecin, et interdit d’être prêtre pour exercer ». C’est aussi la figure du praticien fou qui horripile les psys : « dans le film récent A dangerous method, Jung n’est pas représenté autrement : encouragé par Otto Gross qui ne retient des pulsions freudiennes que l’invitation à les libérer, il entretient une relation sado-masochiste avec sa patiente Sabina Spielrein ».

Pour ce clinicien, la dialectique du cinéma et de la psychanalyse apparaît aussi dans la pratique au quotidien : « la culture cinématographique augmentant (effet DVD ?), les analysants y font de plus en plus référence, et nous devons le prendre en compte car ils entrelardent leurs propos de thèmes audiovisuels ». Il est vrai que le réel impact des films sur le psychisme se joue ailleurs, bien loin du simple folklore analytique. Pour ceux qui aimeraient explorer plus avant la mystérieuse attraction entre le divan et la caméra, il peut être utile de se procurer l’amusant documentaire The pervert’s guide to cinema, présenté par Slavoj Žižek, et truffé d’extraits d’oeuvres majeures d’Alfred Hitchcock, David Lynch, Stanley Kubrick etc…

GAËLLE CLOAREC
Février 2013

Prochaine Séance au Théâtre de la Criée : L’Animal (conférence imagée) le 6 mars à 19h.

 


[1]    Rêver avec Freud, Editions Aubier 2009

[2]    Le crépuscule d’une idole,  pamphlet contre Freud publié chez Grasset en 2010 (ndlr)

La fameuse scène du rêve, dans le film de Pabst (où l’on constate que le récit du rêve est toujours sensiblement différent du rêve lui-même) :

 


La Criée
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